Filou, le vagabond
FILOU, le vagabond Quand je suis arrivé au refuge, on m’a appelé Pilpoil. Avant, avais-je un nom ? Sais plus : j’étais petit… peut-être simplement « le chien » ? La fourrière m’avait ramassé, perdu dans les vignes, maigre et affamé. On était en octobre : un clebs que l’on essayait à la chasse, qui s’est sauvé et que personne n’a voulu récupérer ? A la SPA, une dame est tombée sous mon charme (oui, sans me vanter… j’en ai beaucoup !) m’a adopté et ramené chez elle, toute contente. Cette fois, me voilà prénommé Aaron, parce que c’était l’année des A pour les animaux de compagnie. Bon, même si je suis un croisé de croisé, pourquoi pas ? Le lendemain de mon arrivée, une porte entrouverte : curieux de nature, je file à l’extérieur, pour partir en reconnaissance dans le quartier et environs. Je suis revenu au bout de trois jours (faim !) : elle m’a refourgué dans sa voiture et a refait le trajet (une centaine de kilomètres quand même !) pour me faire retrouver, tout penaud, les barreaux de ma prison… Quelques semaines plus tard, un couple s’est avancé vers le parc où je résidais. J’ai fait ce qu’il fallait pour me faire remarquer : grand sourire, langue pendante, frétillements du bout de queue, debout sur deux pattes jusqu’à pouvoir donner une patte avant à la dame, bref : j’ai sorti le grand jeu. Le monsieur avait l’air intéressé et la dame, conquise, m’a dit : « On ne peut pas te prendre maintenant, mais, si tu es toujours là à notre retour, on viendra te chercher ». Quoi ? Attendre ? Finalement, ils sont revenus dès le lendemain et ont demandé à me voir dans un parc extérieur, pour faire plus ample connaissance (j’ai appris par la suite qu’elle l’avait tellement tanné qu’il avait bien fallu qu’il obtempère, alors qu’ils résidaient dans un autre département, qu’ils rentraient chez eux et revenaient à la fin du mois dans leur résidence secondaire, moment où ils escomptaient venir me chercher). Tope-la : Aaron fait son cinéma, se montre sous son meilleur jour et est adopté une deuxième fois ! Ah non : une fois à l’accueil, en remplissant le formulaire, la secrétaire apprend qu’ils ont déjà deux chiens. Et alors ? Eh bien, il faut revenir avec eux, pour voir si entente. Le monsieur se fâche : il ne va pas revenir une troisième fois, alors que le refuge est à trois quarts d’heure de route ! La dame se désole… C’est déjà un retour d’adoption, que peut-on faire ? Il ne faut pas laisser passer l’occasion. Bon : solution trouvée : exceptionnellement, un salarié ira le déposer à leur domicile et, si tout se passe bien avec les chiens de la famille, ce vagabond sera en « famille d’accueil », le temps de voir s’il s’acclimate. Ainsi fut fait : j’arrive. Ma foi, une belle propriété, un grand jardin et… une piscine. Comme j’avais eu très chaud dans la fourgonnette et tirais la langue, je cours, lape quelques gorgées et saute dans l’eau. Fais un petit tour, ressort, m’ébroue… et pars me sécher dans un bac à fleurs, me roulant sur le dos et grattant joyeusement la terre en la répandant partout ! Les deux toutous ? Bah, je m’entends avec tout le monde, moi : on sera vite copains. Le lendemain, dès potron-minet, la transhumance vers leur résidence principale : mes collègues labradors sont installés bien sagement à l’arrière du 4/4 et moi, sur la banquette arrière, avec armes et bagages. Le temps que Rose retourne fermer la porte d’entrée, que son homme s’installe au volant, j’avais déjà chipé un sandwiche qui dépassait du panier à provisions et mastiquait vigoureusement et avec appétit, emballage, pain et fromage… Ça commence bien ! Un voyage en voiture et un long : pensez si j’étais excité ! Et que je commence à marcher de long en large sur la banquette, piétinant tout, jusqu’au moment où je me fais gronder par le monsieur et pas qu’un peu… Par chance, comme je suis jeune, le bercement de la voiture m’endort pour le contentement de mes compagnons de route : les voilà tranquilles… Alors, mes nouveaux collègues : Blacky, flat-coated de sept ans. Il m’a expliqué que son maître était allé le perdre dans la forêt et qu’il avait été bien content de trouver un foyer quand il avait eu très faim car cela faisait un moment déjà qu’il errait à travers bois. Un pote, quoi : même galère ! Et puis, Aïda, une pimbêche LOF, labrador de huit ans. Mademoiselle est née dans la maison et n’a jamais rien connu d’autre. Elle le prend un peu de haut avec moi. Pas sympa au départ, mais j’en ferai mon affaire en peu de temps, il le faut. Mes premières bêtises : j’attrape un journal en l’absence des humains, le déchire en mille morceaux, et le répands joyeusement en lambeaux dans toute la maison : j’en ai mis partout… De retour dans la résidence secondaire, mes nouveaux maîtres n’osaient pas me laisser : destructeur à l’intérieur, fugueur à l’extérieur, un démon. Ils devaient m’emmener avec eux pour faire les courses et Michel restait avec moi dans la voiture (de peur que je m’en prenne aux sièges si je restais seul), pendant que Rose se dépêchait d’acheter quelques victuailles. Un jour, ils se sont rendus en ville, en nous laissant dans le jardin… et m’ont retrouvé à les attendre dehors à leur retour. Comment j’ai fait pour m’évader, avec un portail fermé ? Un tas de rondins entassés le long du mur m’a servi d’escaliers ; il ne me restait plus qu’à sauter le mur ! Une autre absence, cette fois, à l’intérieur : j’avais bien eu le temps de repérer la bonbonnière, placée sur le bahut. Et hop : je saute à pattes jointes, soulève délicatement le couvercle et mange les caramels, ne laissant que les papiers que j’avais jugés impropres à la consommation. Autant vous dire que Michel me trouvait insupportable et que Rose a dû se montrer câline et plaider ma cause pour m’éviter un deuxième retour à l’adoption… Et puis, sous l’influence des placides labradors, je me suis assagi petit à petit et la vie a passé doucement… Et je suis parti à l’âge de quinze ans rejoindre mes deux copains plus âgés qui m’avaient quitté entre-temps. Une belle vie, finalement…